L’intégration dans la société passe souvent par le travail, la famille et la vie sociale. Afficher une vie pleine, faire du sport, soigner son apparence et entrer à pieds joints dans tous les clichés de la femme moderne, hyperactive… Wonder Woman.
Ces femmes forcent l’admiration de tous : les parents, la famille proche, les collègues et les copines que l’on côtoie, par habitude peut-être, autour des mêmes activités.
Ces femmes sont fortes aux yeux de la société moderne. Elles traversent tout avec une facilité apparente. Elles gèrent et organisent tout à merveille. Elles chérissent leurs enfants comme la prunelle de leurs yeux. Elles sont des épouses aimantes. Elles pensent à tout et à tous : les anniversaires, la rentrée scolaire, les valises pour les départs en vacances…
C’est l’histoire de Camille, une jeune femme d’une quarantaine d’années que j’accompagne. Son histoire ressemble peut-être un peu à la vôtre.
Au fil du temps, la force de Camille, construite sur ces apparences, s’est effritée doucement, lentement, presque imperceptiblement.
Elle n’a plus de désir personnel. Elle est engloutie sous les responsabilités et tous ces rôles à tenir. Alors elle se fragilise. Elle n’a plus vraiment le goût du mouvement, ne fait plus d’activité physique ; parfois même, elle ne prend plus soin de son apparence.
Plus personne ne la reconnaît, retranchée sur elle-même. Elle non plus ne sait plus où elle en est. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Elle est même effrayée par ces changements.
Et puis un jour, un matin, son corps ou son mental l’amène à s’arrêter. À arrêter même de travailler.
Elle reste sur le quai de la gare, perdue… Elle reste dans son lit, perdue… Elle reste assise dans sa voiture devant son bureau, mais elle ne descend pas. Elle est perdue…
Elle prend rendez-vous chez son médecin traitant, dans le meilleur des cas. Et le diagnostic tombe : surmenage. Voire, peut-être, entend-elle son médecin évoquer le mot burn-out.
Sa tête se renverse, son corps se met à trembler et elle pleure sur le chemin… Camille pleure sur elle-même, mais elle ne le sait pas encore. Ces larmes sont l’expression de son incompréhension face à son état. Elle est hébétée devant cette situation tellement nouvelle.
Elle a fait tellement d’efforts pour en arriver là, dans cette vie pleine, qu’elle ne comprend pas : pourquoi va-t-elle tout d’un coup si mal ?
Camille s’est construite à travers ses rôles jusqu’à ne plus savoir ce qu’elle désirait elle-même.
À quel moment une qualité devient-elle une identité dont on devient prisonnière ? Elle était forte. Elle a fini par croire que sa force consistait à ne jamais pouvoir cesser de l’être.
Qui suis-je devenue ? pense-t-elle.
Où sont passés ma force et mon courage d’antan ? Cette image de moi qui m’appartenait, qui me définissait aux yeux de tous et à mes propres yeux aussi…
Pourquoi cette rupture après toutes ces années ? Où est mon quotidien qui ronronnait ? pense-t-elle encore aujourd’hui, après plusieurs semaines d’arrêt maladie.
L’immensité de ces questionnements ouvre en elle une faille grandissante, presque un abîme. Elle ne sait plus qui elle est, ce qu’elle veut ou ne veut plus, ni ce qu’elle va devenir. Où est passée cette image qu’elle avait d’elle-même et que les autres, son entourage, lui renvoyaient ?
« Moi, je ne craque pas. »
« Moi, je trouve toujours une solution. »
« On peut compter sur moi. »
« Je vais gérer. »
La bonne petite fille
Pourtant, elle pensait avoir tout réussi, dans toutes ses vies. Elle se sentait forte et elle était forte. Elle vivait en harmonie et, surtout, elle voyait dans le regard de ses proches — parents, famille, amis — la fierté devant cette femme qu’elle était devenue.
Et cela la rendait heureuse. Mais l’était-elle vraiment ?
Depuis longtemps, Camille avait appris à bien faire. À répondre aux attentes. À rendre fiers ceux qu’elle aimait. Et cette reconnaissance lui apportait aussi quelque chose de précieux : le sentiment d’être à sa place, d’être aimée, d’appartenir.
Sa vie était réellement pleine… mais y avait-il encore de la place pour elle ? C’est une question qui ne l’avait jamais effleurée pendant toutes ces années.
Une vie pleine dans laquelle on finit par ne plus avoir de place. Parfois, oui, elle se prenait à rêver d’une autre vie. Ces moments furtifs faisaient naître un sourire sur son visage déjà un peu fatigué. Mais très vite, un voile de tristesse se posait sur son cœur.
Camille le balayait bien vite d’un revers. Elle ne pouvait pas se permettre d’être mélancolique. Elle avait tout ce qu’elle avait tant désiré. Elle ne devait pas se montrer déraisonnable, se disait-elle dans son for intérieur.
Alors elle revenait très vite à son apparence de femme parfaite, souriante, aimante et attentionnée pour chacun. Une femme forte sur qui ses proches pouvaient compter. Une femme ressemblant à celles de sa famille, à sa mère, à sa belle-mère. L’image de la femme idéale qu’elle s’était construite au regard des clichés sociétaux, ancrés dans l’inconscient collectif et en elle aussi.
Comment accepter de ne plus être forte ?
Alors, petit à petit, elle s’est perdue. Pourtant, elle ne voulait surtout pas choisir. Car choisir aurait forcément signifié renoncer. Elle n’était pas faite de ce bois-là. Le renoncement n’était pas dans ses valeurs judéo-chrétiennes. Ah non, pas elle !
Et surtout, elle était fière de son image, de ce qu’elle était devenue. Mais où est la petite Camille qui avait des rêves, des projets personnels, des souhaits de réalisation qui lui appartenaient ? Où est cette jeune femme espiègle et libre qui croquait la vie à pleines dents ?
Les tâches quotidiennes, toujours plus envahissantes, se sont peu à peu engouffrées dans sa vie et en elle, au point de repousser ses aspirations personnelles : par manque de temps, par culpabilité envers ses enfants, par nécessité pour son travail parfois aussi.
Elle se demande alors : que vais-je devenir ? Si je ne suis plus celle qui tient, celle qui assure, celle sur qui tout le monde peut compter… qui suis-je ?
Camille ne sait plus qui elle est. Elle vit un tiraillement intense, un déchirement entre l’être qu’elle était et celui qui semble disparaître peu à peu dans ce brouillard des matins de burn-out.
Elle n’arrive plus à discerner le chemin, l’horizon, ni même son avenir proche. Elle voudrait peut-être encore redevenir celle qu’elle était. Retrouver son énergie. Reprendre son travail. Être de nouveau efficace. Pouvoir tout gérer. Redevenir « normale ».
Et peut-être que le véritable travail commence lorsqu’elle comprend que le but n’est justement pas de redevenir celle d’avant.
Qui suis-je lorsque je ne vis plus uniquement à travers les rôles que j’ai appris à remplir ? Qu’est-ce qui, en moi, demande maintenant à être vécu ? Que devient une femme qui s’est toujours définie comme forte lorsqu’elle ne se reconnaît plus dans cette force ?
Quand elle a dû stopper ce rythme, ces cadences, elle s’est sentie coupable d’abandonner ses collègues, son équipe. Elle éprouvait aussi une forme de honte face à une hiérarchie peut-être bienveillante, mais exigeante au regard des responsabilités qu’elle exerçait.
Camille s’est alors posé ces questions, et bien d’autres encore :
Qu’est-ce que j’aime vraiment dans cette vie et pourquoi ?
Qui suis-je lorsque je ne vis plus uniquement à travers les rôles que j’ai appris à remplir ?
Qu’est-ce qui, en moi, demande maintenant à être vécu ?
Petit à petit, à mesure que le temps s’écoulait, elle a porté davantage de conscience sur ce qu’elle traversait, d’abord auprès de ses proches, de son mari.
Elle a pris conscience qu’elle s’était perdue elle-même dans cette vie trépidante, haletante. Et là, elle a mis des mots sur ses maux. Elle a transformé le regard qu’elle portait sur elle-même. Relativiser ce qu’elle pensait avoir perdu lui a aussi permis d’apaiser certaines émotions liées à ses peurs et à ses croyances limitantes.
Progressivement, son attachement aveugle à sa vie d’avant s’est transformé. Elle n’a pas tout jeté. Non, loin de là. Elle a fait son ménage de printemps. Elle a fait le tri. Son tri.
Elle a profondément ressenti le fait de s’être trompée de vie. Ou, plus exactement, de ne pas vivre pleinement sa vie. Et cela l’a surprise elle-même. Car nous le savons : elle aimait cette vie.
Elle a compris que cette force qu’elle avait construite était bien réelle, mais qu’elle pouvait désormais la concilier avec une autre force, plus intérieure, plus personnelle. Et si sa sensibilité était sa nouvelle force ? Ou, plus exactement, son autre force ? Sa singularité. Sa féminité retrouvée. Sa créativité.
Finalement, Camille découvre une autre manière d’être forte. Une force plus unifiée. Plus proche d’elle. Elle n’a pas perdu sa force. Elle l’incarne autrement aujourd’hui. Elle retrouve cette unicité belle et intime : la liberté d’être enfin elle-même.
Les Éclairages de Nadine
« Quand vous ne pouvez plus porter le monde — apprenez à vous porter vous-même ! »

